dimanche, octobre 08, 2006

Smells like the nineties

Favorite melody : Punchdrunk lovesick singalong, My iron lung EP

Est-ce le fait d’avoir parcouru ces rues sans âge sous une pluie battante ? De m’être laissée happer par le quartier où je rêve ma vie depuis trois ans ? D’avoir laissé la rue Laferrière s’enrouler autour de moi comme une chaude couverture, m’isolant sciemment du reste du monde? Toujours est-il que je situe précisément le début de cet automne à vendredi soir, 19h52. En même temps qu’un flot de pensées mélancoliques me submergeait, je me suis mise à penser en boucle à une chanson de Radiohead, découverte récemment, Punchdrunk lovesick singalong. Fâchée avec le groupe depuis Kid A, je ne parviens plus à écouter Ok Computer, bande-originale de mes tristes vingt ans, sans être saisie d’un violent malaise. Seul The Bends tourne encore de temps à autres sur ma platine. Je n’avais jamais vraiment considéré l’EP My Iron Lung jusqu’à ce qu’il atterrisse dans un bac de soldes du Virgin Grands boulevards, le mois dernier. Je l’ai acheté presque machinalement, l’oubliant sur ma table de nuit pendant les trois semaines qui ont suivi.

Peut-être était-ce la peur d’y croiser de vieux démons, de sentir d’anciens chagrins remonter en surface comme lorsque j’entends les premières mesures de Subterranean Homesick Alien… en tout cas, j’avais raison de me méfier de cette pochette floue et bleuâtre. Sans réveiller des douleurs passées, Punchdrunk lovesick singalong, jamais entendu auparavant, ou bien enfoui au fond de mon subconscient, a éveillé en moi un sentiment de nostalgie tout à fait nouveau : celui de mon adolescence. Huit notes aiguës lâchées dans le vide laissé par Lewis (mistreated), que viennent soutenir une mélodie élégante et mélancolique, enfin rejointes par la voix fragile, mais encore pleine et posée, de Thom Yorke…et des souvenirs de choses ressenties, et non de faits tangibles, ont refait surface, tandis que je les gardais au fond des eaux troubles de ma mémoire depuis des années. La solitude d’enfant unique, laissé par ses aînés dans la grande maison vide ; ces plaintes secrètes et désespérées adressées, chaque soir, à l’âme sœur rêvée quand ma mère pensait que je faisais sagement mes prières ; cette peur de l’inconnu qui me fit m’attarder un peu plus longtemps que les autres dans cette enfance aussi solaire que mon adolescence fut terne… je n’aurais jamais cru éprouver de la nostalgie pour une période aussi triste. Cela tient sans doute au fait que les rêves que je nourrissais alors, et qui entretemps se sont réalisés, sont en train de s’effondrer un à un - peut-être pour mieux renaître après, mais comment en être sûre ?

Je voudrais m’endormir et revenir au temps où je me contentais de les rêver…que toute cette tristesse s’en aille avec les torrents de pluie qui dévalaient, vendredi soir, les pentes du Faubourg Montmartre. Et que le garçon de mes rêves me réchauffe contre lui en attendant que je m’éveille à nouveau.

I wrapped you inside my coat…

dimanche, septembre 17, 2006

Tohol !


J’étais probablement en quatrième ou en troisième, et c’était le mois d’octobre, sans doute le mois le plus triste de l’année, celui duquel on n’attend rien d’autre que de s’achever. On se réfugie dans ses rêves, on se roule en boule au fond de son lit en attendant que ce calvaire passe et que la lumière revienne sur terre.

Ce samedi là, je subissais la terrible épreuve du supermarché, dont la seule compensation pouvait être de revenir avec quelque chose pour moi, même si d’expérience, un objet acquis en période morose porte sa tristesse en surface, comme une couche de saleté dont il est impossible de se débarrasser (reste la solution de l’enterrer comme un chien avec son os, et de le déterrer en des jours meilleurs). La chair était triste, et j’avais lu tous les livres ; il me restait la musique et une quarantaine de francs. Un crayon de couleur qui trace un arc-en-ciel, une portée, et le mot « Univers » : la pochette du dernier William Sheller n’avait rien de très excitante, mais j’avais aimé Le nouveau monde à la radio. Le format vinyle donnait plus d’importance encore à l’achat ; une fois de retour dans ma chambre, je le livrai en pâture à la platine-ampli branlante que j’avais eue pour mes 11 ans, celle dont les prises en sortie étaient encore au format DIN.

Première plage, Darjeeling. Immédiatement, je sus que j’allais pouvoir m’accrocher à ce joyeux morceau pendant les jours de froid et d’ennui, et je ne me souciai même pas de la ligne de guitare très… datée qui ouvre le morceau. Basket-ball : je mis un petit moment à m’y faire, un peu embarrassé par les paroles du refrain. Et puis, je finis par tomber sous le charme de l’envolée pianistique au milieu du morceau, qui m’évoquait trop de choses de mon proche passé pour que je n’y succombe pas. Les miroirs dans la boue m’entretint dans la mélancolie de l’automne, m’évoquant ces promenades en forêt du dimanche après-midi « pour que le petit prenne l’air », dont je revenais avec une curieuse forme d’angoisse au creux du ventre. Le reste se mélange allègrement dans ma mémoire ; je crois que je n’aimais pas le couplet d’Encore une heure, encore une fois mais que son refrain m’évoquait la peur du réveil, le matin. Guernesey fut systématiquement sautée après la première écoute, mais Cuir de Russie réussit, à chaque fois que je l’écoutai, à me plonger dans un état de demi-rêve absolument délicieux. Chamber Music révéla à l’inculte que j’étais la beauté des quatuors à cordes ; je dois beaucoup à ce morceau et à Sheller.

Le meilleur était pour la fin, avec l’incroyable Empire de Tohol. Que dire de cette longue plage de plus de 15 minutes avec le recul ? Qu’elle est probablement ce que Sheller a composé de plus étrange, qu’elle est d’un pompier qui franchit allègrement les limites du ridicule ? Oui, L’empire de Tohol est d’un kitsch absolu, tant musicalement que pour son texte qui évoque les plus navrantes pages de l’Heroic Fantasy moderne. Mais à l’époque, justement, je lisais beaucoup d’Heroic Fantasy navrante. Du coup, cette histoire de « navire enclavé au cœur de l’empire, aux arches hiérarches de l’ordre d’Anxyr » ou des phrases comme « Mon père était seigneur de guerre, duc de Tohol et maître expert » me mirent en extase, me donnant même la velléité fugitive de les illustrer. Jamais gêné pour envoyer une rime gratuite, Sheller s’en donnait à cœur joie, profitant du contexte imaginaire de son récit pour inventer les mots qui lui manquaient : « ma mère était belle et de noblesse Tondjir ». Pratique quand on n’a rien pour rimer avec « navire ». Toujours est-il que les images fantasmées de cet opéra-rock accompagnèrent ma torpeur d’automne, ma découverte de Lovecraft, et ma lente ouverture aux autres…

lundi, septembre 11, 2006

9/11, a day in the life

Si l’album bleu des Beatles et la compilation Beatles Ballads – que j’évoquerai très certainement dans ces pages – ont bercé ma petite enfance, je date ma découverte « consciente » des Beatles en 1992. Mon grand-frère, jeune marié, ne rentrait dans le Nord que pour les fêtes de famille, ce qui me brisait le cœur, mais avait un bon côté : il me ramenait toujours deux ou trois disques des Fab Four qu’il ne reprenait que quelques mois plus tard, quand d’aventure il y pensait. A l’automne 1992, mon frère me laissait quatre albums des Beatles : le blanc, qui me laissait alors froide (et pourtant…), Let it Be, Abbey Road et Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band. Sur le lecteur CD à chargement vertical légué par mon autre grand frère, je partais donc à la découverte de ce monument du rock. A la première écoute, Sgt Pepper me fit l’effet d’une journée dans un parc d’attraction où les parents ne sont pas là pour vous surveiller. Ignorant dans un premier temps les autres disques, je me plongeais jusqu’au vertige dans ses méandres, jusqu’à ce que je pris d’abord pour un dégrisement : le terrifiant A Day in the Life. Terrifiant, parce que je me retrouvais pour la première fois seule face à lui – je l’avais maintes fois entendu, plus jeune, dans la chambre de mes frères ou dans les voitures de mes parents, mais jamais seule – un soir où j’avais du mal à trouver le sommeil. La faute aux images entrevues au JT de 20 heures, et qui montraient un immeuble néerlandais en flammes, coupé en deux par le crash d’un avion de fret israélien. Quelques accords de piano faussement rassurants, la voix de John, semblant venir d’un autre monde, la première montée cacophonique de l’orchestre de cordes, et le récit guilleret de la matinée de Paul interrompu par le « haaa-haaaa-haaa » de John : dans mon esprit, le chef d’œuvre des Beatles s’est mêlé, à jamais, aux images de cette tragédie. Il me fallut quelques années pour réécouter sereinement A day in the life. Jusqu’à ce mardi 11 septembre 2001 où d’autres avions s’encastrèrent dans d’autres immeubles.
Pour moi, aucun album post-11 septembre (je pense notamment à The Rising, de Bruce Springsteen) n’arrive à exprimer ce mélange de terreur et de fascination – car, qu’on le veuille ou non, les images du World Trade Center , en ce qu’elles nous ont laissé comme hypnotisés, sans défense, nous ont par définition fascinés – mieux que A day in the life. Cinq ans après, j’ai autant de mal à revoir les images des Twin Towers qu’à réécouter la dernière plage de Sergent Pepper.

dimanche, septembre 10, 2006

L'année du chat

Les pochettes de disques des années 70 ont quelque chose que les autres n'ont plus jamais eu ; j'en parle avec d'autant plus de détachement que pur produit des seventies moi-même, j'ai acheté la plupart de mes disques dans les années 90 et 2000. Pas de c'était mieux de mon temps qui tienne, donc.
Quand j'évoque la musique des années 70, je ne pense étrangement pas à tous ces artistes qui emplissent mes étagères. Ni à Bowie, ni à Neil Young, Iggy Pop ou les Sex Pistols. Non, je pense plus spontanément à Baker Street de Gerry Rafferty, l'ignoble Music de John Miles... et surtout, à Year Of The Cat d'Al Stewart et à sa pochette.
Le disque a traîné sous mes yeux pendant des années, dans la chambre de ma grande soeur. Avec le format vinyle, impossible de ne pas essayer de détailler cette scène désordonnée où des objets en forme de chat - ou l'évoquant, en tous les cas - s'entassent sur une commode. En arrière plan, à demi caché par un abat-jour et le nom du disque, on distingue un miroir reflétant une femme en train de s'habiller en chat pour quelque obscure raison. Tout ce capharnüm félin me mettait excessivement mal à l'aise, non sans exercer cette fascination qui nous pousse à regarder encore et encore une image terrifiante pour se convaincre d'on ne sait trop quoi. Avec le temps, je me suis certes habitué à la pochette de Year Of The Cat, mais j'aimais toujours l'examiner dès que j'en avais l'occasion, au cas où un détail m'aurait échappé.
Je n'ai jamais entendu ce disque du temps où il se trouvait dans la chambre d'à côté. Il m'a fallu attendre un mercredi après-midi particulièrement sinistre, vers mes quatorze ans, pour savoir enfin ce qui se cachait derrière cette pochette. J'étais dans mon bain, traumatisé comme chaque milieu de semaine à l'idée de retourner en classe, à écouter la radio sans y prêter grande attention. Quelques notes de piano m'ont alors tiré de ma catalepsie ; un jeu typique des années 70, mélodique et aérien, observant sans la franchir la barrière du mauvais goût. La basse et la guitare entrèrent cérémonieusement, sans empressement : j'étais captivé avant même d'entendre le premier couplet. Et puis, enfin, il y eut le chant, cette voix un peu passe-partout mais tellement élégante, qui racontait je ne sais quoi à propos de Bogart et Peter Lorre. Quant le pont arriva (She comes in incense and patchouli), une fenêtre de lumière se découpa dans le mur aveugle de ma salle de bain : à travers elle, je sentis ce vent d'insouciance qui soufflait quand ma soeur vivait avec nous. Je le laissai me caresser le visage jusqu'à la fin du morceau.
L'année du chat était enfin arrivée...


vendredi, septembre 08, 2006

Affreux, sales et méchants


C'était un samedi matin. Je revenais de la discothèque les bras chargés de vinyles - l'heure du CD avait déjà sonné depuis longtemps en magasin, mais pas encore dans les médiathèques - quand je croisai mon voisin. Un voisin qui, tout comme son épouse et son jeune fils, m'avait toujours inspiré la plus grande sympathie pour son côté baba-cool et gentiment en dehors de la réalité. Il avisa ma sélection du moment et me dit : "Tu aimes ces groupes ? Passe à l'appartement, je te prêterai des disques". Je m'exécutai, un peu inquiet : j'avais du mal à penser que quelqu'un qui ressemblait autant à Alain Souchon pouvait écouter autre chose que du Alain Souchon. Dans le tas de vinyles avec lequel je repartis, il y avait des choses horribles, comme un album solo de Ray Manzarek ; mais il y avait également Fun House des Stooges, qui allait énormément compter dans mon parcours musical.
Fun House débute par une implacable ligne de guitare recouverte de vociférations démentes. L'arrogance du chant de Down On The Street eut immédiatement un écho en moi, même si le morceau en entier laisse une impression d'inachèvement avec son refrain finalement assez convenu. Mais pour imparfait qu'il soit, Down On The Street fit son office préparatoire : j'étais mûr pour le choc TV Eye. Comment pouvais-je ne pas être dévasté par ce riff infernal, ces quelques notes balancées au mépris de toute technique, moi qui sortais à peine d'une période guitar-hero si... quantitative (je parle bien sûr du nombre de notes à la seconde). Dans ce boucan quasiment obscène, cette insulte au bon goût et au sens mélodique, je trouvai ce qui me semblait être l'essence même du rock. Absence presque totale de construction, mépris des règles : tout Fun House était traversé de cette énergie primaire. Pas étonnant qu'Iggy ait toujours fini à demi-nu sur scène : sa musique, à cette époque, imposait cet effeuillage sauvage par sa nature même. "Que c'est beau", ai-je pensé en entendant ce chanteur hurler quelques couplets monocordes, pendant que trois bourreaux torturaient leurs instruments. Je pense que c'est l'absence apparente de but qui m'a le plus touché : Fun House n'est animé par aucune volonté esthétique, aucun véritable choix. C'est un train-fantôme sans pilote, à peine une expérimentation. Mon goût pour le bruit, qui cohabite si bien avec mon amour des jolies mélodies, est né ce jour là, légitimant ma suspicion naissante pour tout ce qui me semblait trop propre (Clapton, Dire Straits & Co) et puisant son sens dans le final brouillon de 1970. Aujourd'hui encore, Fun House me terrasse.

Unfinished music

Il était là, parmi ces costumes vides du corps qu'ils avaient autrefois habillé - comme si à leur tour les vêtements exposaient leur nudité à la face du monde - entre le lustre clinquant du costume de Sergent Pepper Lonely Heart's Club Band et la redingote décadente d'All you need is Love. Une vitre nous séparait, mais je pouvais sentir son odeur de grenier, de naphtaline, du plastique qui l'a conservé des ravages du temps quand il ne demandait qu'à faire un ultime pas glissé avec son propriétaire.

De toutes les bribes de John - authentiques ou reconstituées -, c'est lui qui m'a touchée en plein coeur. Car, l'espace d'un instant, j'ai vu ce costume et ses trois répliques identiques - à une rose noire près - pendu dans une caravane bariolée, j'ai vu quatre gamins chevelus rentrer à grand fracas et les enfiler en toute hâte avant d'apparaître sur la scène d'un music-hall imaginaire, puis d'en descendre le grand escalier avec cette classe mêlée d'insouciance qui est, depuis des années, l'image du bonheur que je me repasse les jours où ma vie adulte prend le pas sur mes rêves de gosse.

Après Magical mystery Tour et son dernier "numéro", Your Mother Should Know, les Beatles sont devenus des grandes personnes, et comme les grandes personnes le font parfois, ils se sont brouillés pour des raisons qui auraient sans doute fait hausser les épaules des quatres gosses qui dormaient sur des matelas crevés, dans l'arrière-boutique d'un cabaret louche de Hambourg, des années auparavant. Mais tout au long de leur vie, ils ont dû garder, dans un coin de leur tête, ce grand escalier et ces pas de danse.

L'année où j'ai vu le jour, John est parti. Au moment où il semblait vouloir regoûter un peu à cette insouciance, il est parti. Il ne m'appartient pas d'imaginer quelles furent les dernières images qui ont traversé son esprit, ses proches le savent sûrement mieux que moi. Mais au terme de ma visite à la Cité de la musique, devant le film de Raymond Depardon, j'ai pensé que les dernières choses qui l'ont accroché à la vie furent les visages de Yoko, Julian, Sean... et le grand escalier de Your mother should know.


It's a tug of war

Je n'ai finalement que des souvenirs heureux de mes découvertes musicales estivales. Récemment, c'était John Coltrane et Wayne Shorter, à la faveur d'un concert sur France Musique et de quelques conseils d'(un) ami. Bien avant, à l'âge où je ne jugeais pas comme nécessaire d'avoir un groupe ou un artiste préféré, où je n'avais ni a priori ni envies particulières, j'avais passé un mois d'août extraordinaire à écouter l'album Nicolas de William Sheller dont l'Etonnante européenne continue de résonner à mes oreilles quand certains éléments entrent discrètement en présence au coeur de l'été.

L'été qu'il m'importe d'évoquer, pour ce premier post, se situe dans une réalité tellement détachée du moment que j'ai peine à croire qu'il s'agit bien de mes propres souvenirs. En ce temps où je ne connaissais réellement des Beatles que trois ou quatre albums enregistrés sur cassette, où je ne possédais pas encore de lecteur CD, la discographie de Paul McCartney m'était encore totalement inconnue ; j'ignorais quand ce bol de cerises avait pu être pris en photo, je m'étonnais de la présence de Christopher Lee sur une pochette de disque dont je ne parvenais pas à retenir le nom, et je me repassais en boucle la première face d'All The Best. Difficile, à l'époque, d'obtenir des renseignements autrement que par un mentor, un passeur qui aurait déjà écouté tel ou tel disque. Le mois de juillet touchait à sa fin, et j'entrais dans cette phase récurrente où, loin d'être triste de laisser la mer derrière moi, je me réjouissais de revenir dans un Paris vide où j'aurais tout loisir de rêvasser. Pour la énième visite au centre commercial local en quatre semaines, j'étais décidé à repartir avec un nouvel album à écouter sur la route du grand retour. Cet album, ce fut donc Tug Of War de McCartney. Je n'en savais rien, si ce n'est que j'en connaissais la pochette pour l'avoir vu trainer chez un cousin. L'un des passeurs (l'autre, c'était ma grande soeur).

La découverte du disque - ou plutôt de l'album, car il s'agissait d'une cassette en plastique blanc - ne fut pas à proprement parler un choc, mais créa cette relation de nécessité que j'entretiens toujours avec mon héros musical : ce que j'entendais me semblait non pas s'ajouter à mon univers, mais combler des vides. Chaque chanson allait devenir ma chanson préférée, à commencer par Take It Away qui me semblait être une sorte de matérialisation du bonheur. Avec Tug Of War, je me suis senti franchir un cap, et pas seulement celui de l'idôlatrie par laquelle il serait sot de ne pas passer un jour ; j'ai mûri en l'espace de quelques dizaines de minutes, comme si The Pound Is Sinking, Get It ou Wanderlust écrivaient le programme de mes quatre ou cinq années à venir. Quant à Here Today, je n'ai su que des années après qu'elle s'adressait à John Lennon, mais qu'importe : cela reste une chanson d'amour, difficilement égalable.

Aucune de mes écoutes ultérieure, dans quelque condition que ce soit, n'a altéré la mémoire de cette journée de découverte. J'aurais aimé garder la cassette en souvenir, en trophée, en fétiche. Mais elle a subi un triste sort quelques étés plus tard : abandonnée dans une boîte de rangement en plastique noir sur la plage arrière d'une voiture, elle a tristement fondu. Mon souvenir est né au soleil, il y a disparu également : quoi de plus logique ?